Friday, January 1, 2016

Les personnalités et les vilains de 2015, selon Haiti Connexion Network

Les personnalités et les vilains de 2015, selon Haiti Connexion Network

Comme chaque année, à pareille époque, Haiti Connexion Network (HCN) se fait le plaisir de vous offrir à nouveau des croquis de personnalités ou entités qui  selon nous, ont marqué l’année.  

Des évènements douloureux, amers et même chagrinants se sont aussi produits au cours de l’année 2015, des évènements ayant marqué peut-être pour toujours nos vies dans un monde qui semble parfois parallèle, d’une autre dimension tant ils sont horribles et impensables.

Au milieu de ce cafouillis mondial, HCN a pourtant trouvé un individu en la personne du Pape François et une organisation, la COP21 (en anglais, Conference of Parties) ou encore Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques pour attribuer ce que par tradition nous appelons le titre de Personnalité de l’année, doublé cette fois du titre d’Entité de l’année.

Pour la revue de l’année 2013, nous écrivions ceci au sujet du pape François : « …nous estimons quant à nous que Pape François [avec son élection le 13 mars 2013] est un baume universel qui nous apaisera le cœur, refoulera nos bas instincts et dessillera, nous espérons, des yeux à travers la planète à beaucoup de ceux qui prônent l’intolérance, des idéologies non conformes à la coexistence pacifique… »

Nous ne nous sommes pas trompés, osons-nous dire. Car Pape François s’est montré attentif au sort des « martyrs d’aujourd’hui », c’est-à-dire ceux qui subissent des « persécutions au nom de la foi », et a lancé de manière constante un appel à privilégier la voie du dialogue devant les conflits brisant des pays, des groupements et des individus, faisant ainsi de la tolérance entre les humains l’une de ses priorités.

« Il est également le premier pape à prendre le nom de François, nom choisi en souvenir de l'engagement de saint François d'Assise dans le choix d'une vie simple, pour la paix, et pour le « respect profond de toute la Création ». Des pensées qu’il a reprises en filigrane dans l’homélie qu’il a prononcée au cours de la messe de la nuit de Noël en la basilique Saint-Pierre ce 25 décembre, faisant comprendre comment l’Enfant-Jésus « nous appelle à un comportement sobre » et « enseigne quelle est la chose vraiment essentielle dans notre vie ». 

Dans ses messages résonne presque toujours une tonalité internationale qui fait écho durant ses visites soit en Amérique, soit en Afrique. En fait, c’est un pape déterminé qui poursuit urbi et orbi son pontificat malgré les hoquets ou les soubresauts entendus du côté de ceux qui veulent continuer à se prélasser dans le statu quo. Dans son humilité Pape François répète plusieurs fois par jour, inlassablement depuis deux ans : « N’oubliez pas de prier pour moi ».

Aussi continuerons-nous à prier pour lui pour qu’il soit toujours un agent de tolérance et de paix dans le monde.  Et comme en 2013 c’est de tout cœur et sans hésitation que nous décernons au pape François le titre de Personnalité de l’année 2015.

Le monde semble avoir découvert, à part Sa Saintété, un autre gagnant pour l’année 2015 quand 195 pays se sont réunis sous l’égide de la COP21 pour « sauver la planète ». Aussi appelée « Paris 2015 », la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015 (COP21/CMP11), s’est tenue du 30 novembre au 12 décembre 2015 à Paris-Le Bourget.

Depuis plusieurs décennies, les scientifiques ont utilisé des modèles de prévision pour montrer que le réchauffement continu de la température terrestre peut amorcer une vaste gamme de changements climatiques avec des conséquences possibles pour l'environnement, la santé, l'économie et l'avenir de nos enfants. Au fil des années, après de longues discussion sur le sujet, et ceci depuis  le Sommet de la Terre en 1992, une prise de conscience planétaire s’est donc produite, ayant abouti à un accord  signé  par presque tous les pays—y compris Haiti-- participant à la COP21 à Paris. C’est un document long de 39 pages, lequel pose de nouvelles bases pour la prise en compte du changement climatique à travers le monde.  

Quant au représentant d’Haiti, le ministre de l’Environnement Dominique Pierre, il a déclaré à la tribune de la COP21 : « [...] Les fruits ont enfin trouvé la promesse des fleurs.
Nous adoptons, aujourd’hui, un accord historique et ambitieux qui nous permettra de lutter efficacement contre le réchauffement de la planète. Dans mon allocution à l’ouverture du segment ministériel, j’avais déclaré : “ nous devons faire un choix : soit procéder à une révolution éco énergétique soit emprunter la voie catastrophique d’un grand désordre environnemental et sociétal ”.
Ce 12 décembre 2015, nous avons fait le bon choix : celui de la révolution éco-énergétique. Nous devons, maintenant, faire de cet accord sur le climat, un nouveau point de départ pour développer une économie résiliente, sobre en carbone et jeter les bases d’un avenir meilleur pour les générations futures.


Je vais retourner en Haiti, apporter l’espoir. Cependant, par rapport aux dispositions concrètes qui devront être prises dès demain en faveur des Petits États insulaires en Développement vulnérables dont Haiti, nous nous proposons d’être très attentifs [..] »




Dominique Pierre, ministre haitien de l'Environnement à Paris 2015


C’est comme si toute la planète avait gagné ce 12 décembre 2015 quand la COP21 a amassé les signatures de tous ces pays engagés maintenant à sauvegarder d’une manière ou d’une autre, pour les générations futures cette planète que nous chérissons tous. 

Il est donc plus que normal d’accorder à COP21 le titre de Entité de l’année 2015 pour le monde, car, selon nous, la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015 (COP21/CMP11) semble vouloir prévenir que notre planète ressemble à celle évoquée par Emile Zola  dans son roman La Terre  (1887) d’où seuls  poussent « des morts…»  alors que l’humanité continue à vivre son cycle de vie qui la détruit quotidiennement.

Laissons maintenant la scène mondiale pour focaliser notre attention aux Etats-Unis où la diaspora haïtienne évolue au milieu de toute une série de problèmes sociétaux les uns plus complexes que les autres. 


L’année 2015, aux Etats-Unis, a été marquée par un nombre significatif de brutalités et d’actes répréhensibles de la police contre les minorités noires et hispaniques, en particulier des morts par balles. Des sondages ont montré que la population blanche, majoritaire, a une perspective différente -et même indifférente- quant à ces brutalités policières.

Il a fallu la création de l’Organisation Black Lives Mattter pour mettre en relief les problèmes auxquels sont confrontés quotidiennement les minorités noires aux Etats-Unis face aux institutions policières américaines. « Black Lives Matter, qui se traduit littéralement en français par « les vies noires comptent », parfois abrégé en BLM, est un mouvement militant actif aux États-Unis depuis 2013 et né dans la communauté afro-américaine. Black Lives Matter organise notamment des manifestations pour dénoncer le racisme, le profilage racial exercé par les forces policières au détriment des Afro-Américains et la violence policière. Le mouvement a pris de l'ampleur suite aux décès de citoyens afro-américains au cours de contrôle de police, entre autres la mort de Eric Garner à New York, celle de Freddie Gray à Baltimore, et l'affaire Michael Brown à Ferguson dans le Missouri. L'origine du mouvement peut être daté après la mort de Trayvon Martin, un Afro-Américain tué par balles en février 2012 en Floride par George Zimmerman, un Latino-Américain coordinateur de la surveillance de voisinage… »

Durant l’année 2015, les activités militantes de BLM ont atteint leur summum, un trait non négligeable de ce mouvement dont les grands médias prévoyaient pourtant la fin prochaine. BLM a forcé en quelque sorte la société américaine à se regarder dans la glace, portant surtout le ministère américain de la Justice, les officiels de la police, les candidats à la présidence à prendre conscience d’une manière ou d’une autre de leur mouvement et de leurs revendications.  Des têtes ont même roulé à cause de BML qui pousse aussi des embranchements en dehors des Etats-Unis.


Nous admirons le courage d’Alicia Garza, Opal Tometi, Patrisse Cullors—co-fondatrices de BML -- et d’autres de BML ainsi que leur assiduité dans le combat contre l’injustice. 
Opal Tometi
Patrisse Cullors


Alicia Garza
Attribuons alors à leur organisation Black Lives Matter le titre d’Entité de l’année 2015 pour les Etats-Unis.

Il est aussi de notre tradition depuis neuf ans de sélectionner sur notre forum Haiti Connexion Groups un ou deux des membres qui ont fait impact dans nos colonnes de messages ou sur la toile haïtienne de par leur apport, contribution et participation.  Cette année notre choix s’est porté sur le docteur Jean Mathurin qui représente comme tant d’autres la cristallisation du succès d’un compatriote en diaspora.


Dr Jean Mathurin
Originaire de Jacmel, Dr Jean Mathurin a gravi tous les échelons du succès, du travail bien accompli et de la hiérarchie  dans la profession médicale depuis l’obtention de son diplôme de médecin en 1969 jusqu’à nos jours, ayant occupé des fonctions diverses dans des organisations professionnelles canadiennes et haitiano-canadiennes à Montréal où il pratique couramment la médecine de famille (Polyclinique Viau).

C’est donc avec un grand plaisir que nous décernons au Dr.  Jean Mathurin le titre de Personnalité du Forum Haiti Connexion.


Même les moments malheureux nous font grandir, dit-on. C’est un peu pour cette raison que nous persistons à évoquer des moments tristes, douloureux au cours de notre revue annuelle.


Qui peut oublier le massacre terroriste perpétré contre les 12 journalistes de Charlie Hebdo et celui des civils parisiens survenus respectivement le 7 janvier 2015 et le 13 octobre de la même année?





Ces deux massacres ont révolté la conscience du monde qui depuis lors s’est uni pour combattre l’Etat islamique et ses actes terroristes. Puissent cette indignation globale et les justes réactions à ces massacres de Paris s’étendre à tous les autres actes terroristes qui sont perpétrés assez souvent dans les autres parties du monde de sorte que personne n’ait à souffrir ou mourir de ces actes tout autant inhumains !

Quid de l’année 2015 pour Haiti ?

Nous ne pouvons pas malheureusement écrire ici que nous voulons jeter des fleurs  cette année  à Haiti ou bien à ces individus qui occupent le devant de la scène, car ce faisant, nous aurions  peur qu'elles ne se fânent trop vite au milieu de la pourriture qu'y constitue la  conjoncture socio-politique actuelle.

Des épines nous en avons beaucoup cependant à l'endroit de ce pays qui pourtant fête ce 1er janvier son indépendance quand on sait que presque toutes les institutions haitiennes ne le sont que de nom.

Quand on sait q'un CEP ou Conseil électoral provisoire est un groupe composé de vilains qui  à bien considérer, n'est ni constitutionel, ni légal, ni crédible, ni honnête, ni démocratique, et qui pis est représente une marionette au service de certaines puissances étrangères et « une commission aux enchères privées », pour répéter l'auteur d'un article dans AlterPresse 



Quand on sait que le ministère haitien de la Justice est un tonneau vide, une institution servile dépendant du pouvoir en place qui garde des innocents en prison alors qu'il remet des coupables en liberté 
L'affaire Sonson la Familia

ou bien évite des jugements contre ceux qu'il perçoit comme des tout-puissants; 
L'affaire Clifford Brandt

Juge Lamarre Bélizaire, accusé d'être au service du pouvoir

Quand on sait que c'est ce même ministère de la justice qui permet à travers les rues, ruelles et sentiers d'Haiti, des exécutions sommaires par armes blanches, par lynchage ou par autres moyens criminels, au vu et au su de tous, sans poursuivre les justiciers;



Quand on sait que l'Exécutif haitien "s'est engagé dans la mise en route d'une série de projets budgétivores en dehors de toute analyse d'impacts sérieux et des dépenses artificielles sans correspondance logique avec la réalité socioéconomique du pays..."  (AlterPresse)  

Face à tout cet état de grande décomposition morale et sociopolitique, nous ne pouvons offrir que des épines à la plupart des dirigeants haitiens, des vilains qui se trémoussent "dans tous les coins saignants de cette pourriture". Car, ils essaient de mettre Haiti et son peuple dans de vilains draps!

Nous espérons que notre revue de l'année 2015 avec tout ce qu'elle comporte de bon et de mauvais rejoint l'opinion de la majorité du lectorat de HCN. Elle n'est pas du tout exhautive, nous le savons. Mais nous avons voulu qu'elle soit juste.

Sur ce, nous vous présentons nos meilleurs voeux à l'occasion du Nouvel An

 Haiti Connexion Network

Thursday, December 31, 2015

Haïti et ses (auto-)justiciers tout-puissants

 Par Raoul Lorfils Jr

Les lecteurs sont avertis que des images choquantes accompagnent cet article, images qui illustrent ce phénomène d'exécutions sommaires prenant place à travers Haiti.
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L’Auto-justice contre l’insécurité ou « combattre le mal par le pire »

Le lynchage fait rage en Haïti. A Port-au-Prince, cette annéeau moins 10 personnes ont été tuées par des foules furieusesPour combattre la recrudescence de l’insécurité dans la Capitaleàun moment  les crises politiques et économiquess’intensifient, et le système judiciaire est en pleine défaillancebeaucoup croient que la formule d’ « Auto-justice » ou de « justice populaire » reste et demeure la plus efficace…

Deux jeunes hommes viennent d’être tués à la ruelle Baron (Avenue Poupelard), à Port-au-Prince, le matin du 24 Décembre 2015, lapidés, roués de coups, par une foule en colère. Selon les quelques rares habitants de la zone ayant accepté de parler de l’incident, ces jeunes messieurs non identifiés – Dieu seul sait s’ils seront identifiables après leur lapidation - étaient surpris en flagrant délit intimidant et rançonnant des passants, à l’aide de fausses armes à feu qu’ils avaient en leur possession.


Aux environs de 9 heures, lecorps abimés des deux victimes gisent dans leur sang, à côté du trottoirà proximité de l’Eglise Saint Antoine. Alors qu’ils gigotent sous l’effet de spasmes provoqués par le brin de vie habitant encore leur masse de chair, un acteur encore sous l’emprise d’une frénésie incontrôlée continue à les défoncer de coup de pierres. 

Cette scène, accompagnée de quelques hourras, se déroule sous les regards à la fois curieux, passifs et amusés d’un groupe de gens se contentant de placer des commentaires, filmer et prendre des photos (pour alimenter leurs pages sur les réseaux sociaux). « Que Dieu me pardonne. Ils ont bien fait de les tuer, » déclare une jeune dame à qui une amie explique les motifs pour lesquels cela s’est produit. « Ou allons-nous si même  à Noel, on ne peut pas marcher à Port-au-Prince ? »questionne-t-elle.


Chaque année, des dizaines d’individus meurent, dans l’ensemble des régions du payslynchés par des civilsDans un rapport sur la violence présenté par le Commission Justice et Paix (CE-JILAP), seulement pour l’aire Métropolitaine de Port-au-Prince, de janvier à mars 2015, 7 cas de lynchage avaient été enregistrés. 

La Police des Nations-Unies en Haïti (UNPOL/MINUSTAH) estimait le nombre de cas de lynchage enregistré sur tout le territoire national à 90 en 2009, et 121 en 2012. Vol, viol, meurtre ou sorcellerie ; les chefs d’accusation sont légion et les procédés utilisés pour exécuter les accusés,cruels : coup de machettes, de bâtons, de pierres, etc. Et dans la majorité des cas, les cadavres des victimes sont brûlés vif.


Une pratique ancienne malsaine, en passe d’être acceptée
Avec le temps, ce que des juristes, des analystes et des jeunes étudiants appellent une « plaie » grave, est parvenu à s’installeconfortablement dans les mœurs du peuple haïtien. Même la Presse est accusée de faire l’impasse sur ce phénomène grandissant et alarmant. « Les médias font beaucoup plus de tôlée quand il y a une fusillade perpétrée par des bandits que lorsque la population lynche un individualors que le lynchage est encore pire », commente le jeune René Jaccis, jeune informaticien. Suivi généralement d’un silence tant de la part des familles et proches des victimesdes potentiels témoins, que des autorités compétentestrès peu de cas de lynchage ont fait l’objet d’actions judicaires sérieusesCe qui laisse le champ libre aux justiciers tout-puissants de pratiquer à leur guise cette forme de justice primitive que nous appelons la « justice populaire ».

Si les agents de la Police Nationale d’Haïti (PNH) et ceux de la MINUSTAH, parviennent quelques fois à sauver certainevictimes des griffes des foules hostiles, toutefois, le nombre cas de sauvetage de justesse reste doublement inferieur par rapport aux cas de lynchage « réussis ». Le plus souvent, soit les forces de l’ordre arrivent trop tard (comme dans les films d’actions), soit les agents sur place ne sont pas assez équipés pour faire face à la situation. A titre d’exemple, à Saint-Louis du Nord, il y a quelques années, suite à l’assassinat d’un jeune conducteur de taxi-moto, une foule en transe et bien arméeavait réussi à faire sortir le principal suspect dans cette affaire, du commissariat où il était en garde à vue. Malgré les efforts titanesques des policiers sur place, en plus d’être lynché, exécuté à coups de « tout », son cadavre fut trainé tout le long de la voie publique et brulé vif. « Il ne tuera plus jamais. Il n’a plus aucune chance d’être libéré », se réjouissaient quelques fêtards, avec un air triomphateur.

« En Haïtiselon l’ancien Major aux Forces Armées d’Haïti (FAD’H), monsieur Gérard Dalvius, ces pratiques ne datent pas d’hier. On enregistrait déjà des cas de lynchage sur l’ile depuis l’époque coloniale  les esclaves étaient censés tout tenter pour obtenir leur indépendance. Et plus tard encore, même après l’avoir eue, c’était pire car ils (les désormais anciens esclaves) devaient à tout prix tout entreprendre afin de protéger et conserver leur liberté fraichement acquise. »


Gérard Dalvius, auteur de l'ouvrage 'Guérir Haiti'

En effet, le peuple haïtien, dès son jeune âge, a toujours eu tendance à se faire justice quand il sentait ses droits lésés ou menacés, à telle enseigne que même Son Excellence Monsieur Vilbrun Guillaume Sam26e Président de la République, n’en fut épargné.


Vilbrun Guillaume Sam, 26 ème président d'Haiti qui fut lui aussi victime du lynchage populaire

 Aprèavoir ordonné la fusillade d’environ 167 prisonniers politiques, le 27 juillet 1915, il fut lui-même lynché par une foule hostile, le jour suivant. « A ne pas oublier le phénomène de « dékouchage » qui est aussi une autre forme de justice expéditive pratiquée en Haïti, à la suite du départ forcé, en 1986, du Président Jean-Claude Duvalier dit Baby Doc », nous rappelle l’ancien Major des forces armées d’Haïti, Me Gérard Dalvius.

La justice populaire : une arme pour combattre le banditisme(?)
Si dans les temps modernes, cette pratique est condamnée par les lois des Etats se voulant promoteurs et défenseurs de la Démocratie ; si nombre de pays s’efforcent à se mettre au diapason avec les prescrits des conventions internationales relatives aux droits de l’homme et les principes d’Etat de Droit ; si le code pénal haïtien, en ses articles 240241 et suivantcondamne tout acte de meurtre ou autres actions pouvant entrainer blessure et/ou mort d’un individu, toujours est-il que, avec l’intensification des crises politiques, de la misère et la défaillance des mécanismes de justice, l’insécurité connait une recrudescence historique et offre du même coup à des millions de frustrés, un parfait prétexte pour faire perdurer des attitudes et des comportements barbares tels que le lynchage« Ceux qui pratiquent l’auto-justice pour la plupart sont des citoyens paisibles, poussés à bout. Ils ont recours à cette forme de justice pour se défendre et dissuader les criminels. Du coup, ils deviennent eux-mêmes des criminels, » déclare Emmanuel Peterson, jeune étudiant finissant en Droit.

Evidemment, combattre l’insécurité en Haïti reste un défi majeurà releverLa population, particulièrement à Port-au-Prince, vit dans la terreur à cause des malfrats qui ne cessent de faire des vagues. Des fusillades sporadiques n’arrêtent pas de faire des victimes (blessés et morts)et nombres de personnes se font arnaquer en plein jour alors qu’ils sortent de la banque... Dans cette atmosphère prête à mettre à vif, le lynchage, cette forme de justice expéditive décriée par les organismes des droits humains, est vue comme la formule qu’il faut pour freiner les actes de banditisme commis à longueur de journée un peu partout sur le territoire national, en particulier dans la capitale. C’est du moins ce que révèlent les résultats d’un coup de sonde.

« Moi, je crois que c’est mauvais, mais c’est jusqu’ici la seule formule permettant de freiner des brigands. Il faut tracer un exemple sur eux, sinon c’est eux qui le traceront sur nous » croit Andrés, un jeune conducteur de taxi de 28 ans. Par ces propos, il reprend le slogan qui anime les débats tant dans les medias traditionnels que sur les réseaux sociaux, depuis l’arrestation des responsables de l’enlèvement et l’assassinat de Saahmie-Lynn E. Mirville. Cette dernière, une jeune étudiante de 23 ans, a été retrouvée sans vie, dans un ravin, à Jacmel, cinq jours après son rapt malgré le paiment de la rançon exigée.

Pour Paul, jeune commerçant au Centre-ville, il est clair que ce n’est pas légal qu’un civil se substitue à la place des autorités en matière de justice. « C’est aux autorités de faire appliquer la loi. Par contre, quand les voleurs arrivent et nous enlèvent nos marchandises ou qu’ils tuent nos proches, ce ne sont pas les promesses « aloral » des autorités qui vont nous dédommager », rajoute-il

Jean-Ricotlui, 42 ans et père de famille, de son côté croit que « quand les autorités faillissent à leur devoir, c’est au peuple de prendre la relève. » 

L’auto-justice : « Utiliser lpire pour combattre le mal »
Si la pratique de l’auto-justice, malgré sa contradiction avec la loi, permet de coincer certains éléments nuisibles à la société, du point-de-vue de Maitre Fritzner Beaubrun, avocat aux barreaux de Port-au-Prince et professeur d’Université, il n’en demeure pas moins qu’elle est une pratique très dangereuse et qu’elle va àl’encontre des valeurs morales et juridiques prônées dans toutessociétés civilisées se voulant fondées sur les bases solides du Droit. D’ailleurs, toujours selon l’homme de Droit, l’auto-justice, qu’il qualifie d’« Anti-justice » n’apportera pas une solution durable aux problèmes d’insécurité qui mine le pays.

Là n’est pas l’opinion de Jeanne, marchande de fritures à Champs-de-Mars : « Je sais que cela n’arrêtera les voleurs et les criminels, mais il est certain qu’après en avoir exécuté deux ou trois, le prochain y réfléchira deux fois avant de s’aventurer. »

Pour sa part, Caleb Hyppolite Jeansociologue et juriste, estime que la pratique de la justice populaire est une grande menace. En plus d’affaiblir davantage le système judiciaire, elle peut coûter la vie à de milliers de personnes, et parfois des innocents. Ainsi, selon lui, après le lynchage d’un présumé bandits’il en était vraiment un, ses paires risquent de devenir plus violents dans leur prochaines opérations, ce qui peut peser lourd sur le dos de la population. C’est aussi la position que James Olivier, journaliste et sociologue, qui soutient que « exécuter un présumé coupable au moindre fric-frac, sans attendre l’intervention de la Justice, sans que le suspect ait eu le temps de passer devant un juge comme prévu par la loi, c’est violer les principes de droits de l’homme. « Le suspect a droit à la présomption d’innocence et à un jugement équitable, tels que garantis par les lois internes etles conventions internationales relatives aux droits de l’homme. Recourir à l’auto-justice, c’est utiliser « le pire pour combattre le mal », soutient-il.

Des mesures outre-mesure !
En outreparfois, les châtiments infligés aux présumés coupables sont largement disproportionnels par rapport au degré d’infraction dont ils sont reprochés. « Généralement, les gens perdent leur vie pour une faute qui leur aurait coûté quelques mois de prison et une légère somme à payer », reconnait Maitre Beaubrun.
« Cela ne fait aucun doute, se baigner dans un tel bassin nous mènera tout droit dans une situation d’anarchie totale » prévient l’ancien chef des services juridiques des Forces armées d’Haïti, Me Dalvius

Une résultante des phénomènes d’impunité et de « Prizon koulé »
Selon les études menées par des experts sur la question de la justice populaire, parmi le lot de motifs pouvant mener au lynchage d’individus, le manque de confiance dans le système judiciaire apparait en tête de liste. Les gens estiment que le système est peu crédible ou ne l’est pas du tout, surtout avec le phénomène de « prizon koulé » tel que surnommé par certains, ce qui est une résultante catastrophique de la corruption. Les citoyens expliquent ce phénomène par le fait que des bandits dangereux, qui se font arrêter vendredi, aidés de gros bras, peuvent acheter leur liberté samedi, et se voir libérer dimanche.  Avec cette montée de l’impunité au pays, dénoncée à corps et à cris par la société civile, les médias et les organismes défenseurs et promoteurs des droits humains, certains analystes vont jusqu’à soupçonner une certaine forme de « terrorisme d’Etat. »
Plus d’un croit qu’avec la complicité des personnages véreux dont le système est emailé, « d’une manière ou d’une autre, les criminels les plus redoutables de la société se retrouveront en liberté et continueront à fonctionner en 'roue libre'».

Quant aux modalités de sortie de prison, les gens interrogés soutiennent que « quand il n’y a pas de « prison break » - pour reprendre les propos humoristiques qui ont marqué la semaine de l’évasion de plus de 300 détenus dont Clifford Brandt, de la Prison de Croix-des-Bouquets (en Aout 2014) -, « il y aura à coup sûr la fameuse grâce présidentielle. »
Maitre Dalvius ne mâche pas ces mots à ces propos : « Les bandits sont toujours prédisposés à absoudre les bandits. Des dizaines de bandits notoires ont été et continuent d’être libérépar grâce présidentielle. Plus tard, on apprend qu’ils sont impliqués dans des actes criminels après leur libération. Le système n’inspire pas la moindre confiance. »
Conséquences : Bon nombre de gens sont convaincus que la seule façon de se débarrasser définitivement des menaces des brigands c’est de les exécuter une bonne fois pour toutes, sur place, sans intervention aucune de ces autorités judiciaires dont la population est peu fière.

Néanmoins, malgré la jubilation dont font montre les foules lors de ces numéros d’exécution sommaire, des observateurs avisés continuent d’émettre que ceci n’est pas motivé par une volontéde faire le mal, mais plutôt qu’il s’agit d’un réflexe provoqué par le besoin de se sentir en sécurité et le manque, voire l’absence de confiance dans les instances et les personnes responsables de faire régner l’ordre et la justice.
« Les gens n’aiment pas vraiment cette forme de justice. C’est plutôt un comportement spontané. Ainsi, pour eux, lyncher un présumé coupable, devient comme pratiquement la seule façon de ne pas avoir à affronter le même type qui a assassiné de sang-froid leurs proches », explique le sociologue Hyppolite-Jean.

Pour une solution durable : « De l’éducation civique pour la populationdu renforcement du système judiciaire »
A cote du problème de « méfiance » des justiciables vis-à-vis de la machine judiciaire en Haïti, se pose le handicap du manque d’éducation civique. Les individus ne sont pas suffisamment sensibilisés à la question du respect des droits de la personne, le droit à la présomption d’innocence et le droit à la vie. « Il devient aussi une violation de droits humains quand on condamne une personne ayant violé le droit d’un autre sans le savoir » argumente Maitre Delvius, auteur de plusieurs ouvrages dont l’un porte sur l’éducation civique.
Beaucoup de gens sont convaincus qu’un individu perd automatiquement toutes ses prérogatives, y compris le droit à la vie et le droit à la défense, dès qu’il est suspecté de vol, de viol ou toute autre infraction. Et c’est encore pire dès que la personnese se fait prendre en flagrant délit.

Ce qu’il faut, selon l’auteur de « Guérir Haïti par l’éducation civique », c’est d’abord une campagne de sensibilisation et d’éducation civiques auprès de la population afin que tous connaissent leurs droits et leurs devoirs, afin que tous sachent où se trouvent leurs limites. Et bien sûr, il faudra voir l’aspect de renforcement de l’appareil judiciaire. Sinon, nous continueront à assister à la défaite du Droit positif » 

Toujours selon l’ancien Major de la FAD’Hl’un des plus grands supporters de l’auto-justice en Haïti reste la faiblesse « pour ne pas dire l’inexistence » du système judiciaire. Et si l’appareil judiciaire est malade, « le cancer dont il souffre n’est autre que la politisation à outrance dont il fait l’objet depuis des décennies », martèle-t-il, assis à son bureau, un grand crucifix collé au mur, derrière son dos.

« Tout ce que réclament les gens, c’est la protection de leurs biens, de leurs droits et de leurs vies. Les autorités judiciaires nepourront pas s’acquitter de leurs dettes envers la population s’ils sont trop occupées à faire la politique des gros bras », plaide-t-il. 

Au train où vont les choses, plus d’un croit qu’il faut des réponses rapides et efficaces pour agir sur le phénomène d’auto-justice en Haïti. Dans le cas contraire, selon le sociologue Caleb Hyppolite Jean, ces agissements anticonformistes, risquent d’être adoptés comme des modèles de comportements et cela laissera une brèche à une situation de déviance généralisée dont les générations futures en paieront le prix fort.

D’un autre côté, argumentant sa position lors d’un débat entre étudiants sur la question, le jeune Frantzy* croit que tant quel’Etat ne sera pas à la hauteur de ses responsabilités et que la machine judiciaire ne sera pas à la hauteur de sa tâche, les bandits de « toutes formes » continueront à terroriser la population qui, pour se défendre, sera obligée de recourir au lynchage, au « déchoukage » et à toute autre forme de justice expéditive pour se protéger

Et comme nos deux jeunes « présumés bandits » de la ruelle Baron (24 décembre)nombre de gens continueront à passer sous les fourches caudines de la justice populaire


    

Les droits à la justice et à la vie de milliers de gens, y compris des innocentscontinueront d’être violés.
Et la malchance d’avoir la mauvaise tête, la carrure ou la démarche de la mauvaise personne, au mauvais endroit et à la mauvaise heure, pourra coûter cher à n’importe quel citoyen paisible.

Raoul Junior LORFILS pour HCN

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